Qui a le droit d'être vu ? Inclusive Beauty & Fashion Day 2026
Le 4 juin 2026, l'Institut Français de la Mode a accueilli la deuxième édition de l'Inclusive Beauty & Fashion Day, organisé par la Chaire IFM x MANE Diversity in Beauty. Cette année, sous le thème « Les frontières de la visibilité », la journée a réuni chercheurs, professionnels de l'industrie, artistes, étudiants et praticiens autour d'une question fondamentale : qui a le droit d'être vu dans la mode et la beauté, et à quelles conditions ?
La journée s'est ouverte sur les mots de bienvenue de Xavier Romatet, directeur de l'IFM, et de la professeure Alice Audrezet, titulaire de la Chaire IFM x MANE Diversity in Beauty. Ils ont été suivis d'une conférence inaugurale de Françoise Bouyer, présidente de la PFFT, consacrée aux défis actuels des politiques de diversité, d'équité et d'inclusion (DE&I). Elle a défendu l'idée qu'à l'heure où ces politiques sont de plus en plus contestées, les praticiens doivent accepter de porter un regard critique sur leurs propres approches et développer des formes d'action plus mûres, plus efficaces et plus résilientes.
La matinée s'est poursuivie avec une table ronde intitulée « Qui a le droit d'être vu ? Visibilité, normes et inclusion », animée par Sarah Banon, professeure à l'IFM. Réunissant Erica Persson (Directrice de la communication mondiale, BYREDO), Mehdi Khimoum Terki (Directeur marketing international, Make Up For Ever) et Ibrahim H. Tarouhit (Directeur de casting, HYBRA), le panel a exploré la manière dont la visibilité se construit à travers les stratégies de communication, les choix de casting, les pratiques de marque et les normes de l'industrie.
L'un des enseignements majeurs de cet échange a porté sur l'importance d'un engagement de marque sincère. Comme l'a souligné Mehdi Khimoum Terki, dans l'industrie cosmétique, près de 80 % des ventes de fond de teint reposent sur une poignée de teintes seulement. Maintenir une gamme de teintes étendue relève donc de bien plus qu'une simple logique commerciale : c'est l'expression d'un engagement délibéré en faveur de l'inclusion, y compris lorsqu'il a un coût financier.
Le programme a ensuite abordé les enjeux politiques de la visibilité à travers un éventail d'expériences vécues et de réalités sociales. Jennifer Takhar, professeure associée à SKEMA Business School, a présenté une intervention sur la ménopause et la visibilité, revenant sur l'attention culturelle croissante accordée à la ménopause dans les médias, le marketing et la culture populaire. Si la ménopause s'est progressivement invitée dans les conversations grand public — à travers des produits dédiés, des initiatives de marques et des références culturelles telles que l'album Perimenopop de Sophie Ellis-Bextor —, son intervention a invité les participants à réfléchir aux opportunités comme aux limites de cette nouvelle visibilité.
La discussion s'est ensuite déplacée vers les rapports entre beauté, féminisme et médecine esthétique. Delphine Saltel, documentariste et créatrice du podcast ARTE Radio Vivons Heureux Avant la Fin du Monde, a rejoint Alice Audrezet pour un échange qui s'est gardé de tout jugement moral simpliste. Plutôt que d'apporter des réponses définitives, Delphine Saltel a offert au public des outils intellectuels et des références culturelles pour décrypter ces tensions.
S'appuyant notamment sur le concept de regard capital développé par la critique de cinéma Murielle Joudet, elle a suggéré que la notion traditionnelle de male gaze ne suffit plus à rendre compte du rapport complexe qu'entretiennent de nombreuses femmes avec les pratiques de beauté. Au-delà de la domination et des normes sociales, la question devient celle du plaisir : où se loge la jouissance ? Dans les sociétés capitalistes contemporaines, il peut exister une forme de satisfaction à rechercher la beauté tout en ayant pleinement conscience des systèmes de pouvoir et des inégalités qui façonnent ces désirs.
L'après-midi a porté la discussion sur les cheveux, la reconnaissance et l'expérience d'être vu. Daphné Bédinadé, doctorante à l'EHESS, a exploré la reconnaissance institutionnelle de la coiffure afro en France et ses implications plus larges en matière de visibilité et de légitimité culturelles.
L'échange s'est poursuivi avec une présentation des étudiantes de l'IFM Flore Asselin de Williencourt, Laura Gilibert, Tessa Goldblum et Capucine Vallier, qui ont partagé leurs recherches sur la chute de cheveux chez les femmes et la redéfinition de la beauté au-delà des cheveux. Leur présentation a été suivie d'un stand-up de l'humoriste et scénariste Amélie Lémélo, qui a livré un témoignage sans détour sur son expérience de l'alopécie, la visibilité et le regard social.
Ensemble, ces deux interventions consacrées aux cheveux ont mis en lumière la manière dont des remarques non sollicitées — même bien intentionnées — peuvent devenir source de malaise et de stigmatisation. Elles ont également pointé le manque de visibilité des situations intermédiaires, telles que les pertes de cheveux localisées ou l'alopécie partielle, souvent parmi les plus difficiles à vivre dans l'espace public. Les intervenantes ont plaidé pour des représentations plus inclusives, à même d'accompagner chaque étape du parcours esthétique post-perte de cheveux.
La dernière partie de la journée a élargi la réflexion à la diversité corporelle et à la beauté numérique. Gaëlle Pantin-Sohier, professeure des universités à l'Université d'Angers et présidente de l'Association Française du Marketing, aux côtés de Romain Sohier, de l'EM Normandie Business School, a présenté ses travaux de recherche sur les réponses des consommateurs face aux tailles inclusives et sur les défis que rencontrent les marques pour élargir leurs représentations de la diversité corporelle.
L'événement s'est conclu par un échange entre Aileen Carville, CEO de Colonii AI, et Alice Audrezet, autour de la question suivante : l'intelligence artificielle peut-elle redéfinir les canons de beauté contemporains ? À travers l'exemple de la population numérique de Colonii — composée d'avatars s'écartant délibérément des normes de beauté idéalisées —, la discussion a exploré comment certaines formes de « laideur belle » peuvent susciter des connexions émotionnelles plus fortes avec les êtres humains.
À travers l'ensemble de ses sessions, l'édition 2026 de l'Inclusive Beauty & Fashion Day a démontré que la visibilité n'est jamais neutre. Elle peut être source de reconnaissance, de dignité et d'empowerment, mais elle peut aussi exposer des individus et des communautés à la stéréotypisation, à la simplification et à la marchandisation. Le défi pour les industries de la beauté et de la mode n'est donc pas simplement d'accroître la diversité des représentations, mais de repenser les conditions mêmes dans lesquelles les individus deviennent visibles — avec complexité, respect et agentivité.
À travers cet événement annuel, la Chaire IFM x MANE Diversity in Beauty continue de construire un espace où recherche académique, pratique professionnelle, voix créatives et perspectives étudiantes se rencontrent pour interroger et transformer l'avenir de la beauté et de la mode.